Pour le dépistage du cancer du sein, les femmes de 45 à 49 ans devront attendre
Adam David - 2025-12-19 10:18
credit : lemorning.ca (image IA)
Une décision qui se veut prudente, mais qui divise
Alors qu’on espérait une annonce rapide, il faudra encore patienter. Le gouvernement du Québec a finalement opté pour la prudence. Plutôt que d’élargir immédiatement le programme de dépistage organisé du cancer du sein aux femmes de 45 à 49 ans, il veut d’abord améliorer le programme existant. C’est ce qu’a appris Radio-Canada et confirmé par Christian Dubé, quelques heures à peine avant qu’il ne démissionne de son poste de ministre de la Santé.
Dans une déclaration, M. Dubé a plaidé pour une approche graduelle. « Notre volonté reste d’élargir le dépistage, mais il faut demeurer prudents et nous appuyer sur les recommandations de nos experts sur la question », a-t-il affirmé. Pour lui, c’est une question de bon sens : il faut y aller par étapes pour éviter de mettre une pression supplémentaire sur un réseau de la santé déjà bien mal en point.
Cette position fait suite à l’avis des experts de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS), rendu il y a trois mois. Et elle ne fait pas l’unanimité, loin de là. Elle suscite même de vives réactions parmi les professionnels de la santé, qui pointent du doigt un besoin urgent d’agir, surtout pour les femmes plus jeunes.
Le nœud du problème : les taux de rappel trop élevés
Pour comprendre la prudence du gouvernement, il faut regarder un chiffre qui fait tache. Actuellement, au Québec, près d’une femme sur quatre qui passe une mammographie initiale dans le cadre du programme de dépistage reçoit un rappel pour un examen complémentaire. C’est ce qu’on appelle le taux de référence, ou taux de rappel. Un résultat anormal qui nécessite une investigation plus poussée.
Mais voilà le hic : la grande majorité de ces rappels s’avèrent inutiles. Selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), depuis dix ans, ce taux oscille en moyenne autour de 22,3 % pour les premières mammographies. C’est bien, bien au-dessus de la cible idéale de 7 %. Pour les mammographies de suivi, la moyenne est de 9,1 %, alors qu’on vise 5 %.
Ces faux positifs sont loin d’être anodins. Ils entraînent, pour les femmes concernées, une cascade d’effets indésirables : une anxiété parfois profonde, des douleurs liées à des examens complémentaires, et dans certains cas, des biopsies invasives qui n’étaient finalement pas nécessaires. Catherine Truchon, la directrice scientifique de l’INESSS, le disait clairement en septembre dernier : « 90 % de ces tests complémentaires ne sont pas nécessaires ». En d’autres termes, sur dix femmes rappelées, neuf n’ont pas de cancer.
Elle martelait alors l’urgence d’agir sur ce point : « Il est vraiment urgent qu’on s’attaque à cette problématique pour se dégager de l’espace, pour faciliter l’intégration de femmes supplémentaires dans le programme de dépistage ». Le problème pourrait même s’aggraver si on élargissait le programme trop vite. L’INESSS estime en effet que l’inclusion des femmes de 45 ans et plus, qui ont généralement une densité mammaire plus élevée, pourrait faire grimper le taux de rappel général d’environ 2,5 %.
Le cœur de la recommandation de l’INESSS est donc là : avant d’ajouter 300 000 nouvelles femmes au programme, il faut mettre à niveau les pratiques des radiologistes pour faire baisser drastiquement ces taux de rappel et les délais d’attente associés.
Un débat houleux : l’urgence des radiologistes contre la prudence du ministre
Cette approche graduelle ne plaît pas à tout le monde. Le Dr Grégoire Bernèche, président de l’Association des radiologistes du Québec (qui représente 712 spécialistes), se dit « déçu » de l’annonce du ministre. Pour lui, on perd un temps précieux.
« Je me demande un petit peu si on n’est pas en train de remettre aux calendes grecques l’ouverture du programme de dépistage aux femmes de moins de 50 ans », lance-t-il, une pointe d’amertume dans la voix. Son argument est basé sur le risque : « Selon nous, comme radiologiste, il y a vraiment urgence de l’ouvrir parce que les patientes de moins de 50 ans sont maintenant beaucoup plus à risque qu’elles l’étaient il y a une vingtaine d’années ».
Le Dr Bernèche reconnaît volontiers que le taux de rappel est trop élevé. Mais il estime que le réseau pourrait s’adapter. « On serait capable d’absorber la cohorte de 45 à 49 ans en dedans des 12 prochains mois », affirme-t-il. Il soulève aussi un autre problème majeur à ses yeux : le sous-financement chronique des cliniques de radiologie, qui, selon lui, handicape le système.
Du côté de la Société canadienne du cancer, on adopte un ton plus mesuré mais tout aussi pressant. David Raynaud, le gestionnaire principal pour le Québec, souhaite que les améliorations promises se fassent « le plus rapidement possible ». Il espère éviter les longs délais, comme celui qui a entouré la mise à jour du programme de dépistage du cancer du col de l’utérus, reporté à mars 2026. Lui aussi plaide pour une approche progressive, en rappelant qu’il faut parallèlement s’attaquer à la pénurie de main-d’œuvre en imagerie médicale. Sans professionnels pour lire les clichés, aucun programme ne peut fonctionner correctement.
Le programme actuel et les améliorations envisagées
Pour bien saisir l’enjeu, rappelons comment fonctionne le dépistage aujourd’hui. Actuellement, les Québécoises âgées de 50 à 74 ans reçoivent une lettre postale tous les deux ans pour passer une mammographie dans un centre désigné. Un programme qui a fait ses preuves : en 20 ans, il a permis de détecter près de 35 000 cancers du sein et a une adhésion d’environ 70 % des femmes concernées.
Mais ce système a ses lacunes, notamment pour celles qui sont en dehors de la tranche d’âge ou qui n’ont pas de médecin de famille. C’est un autre chantier sur lequel Québec veut agir, toujours sur recommandation de l’INESSS. L’idée serait d’utiliser le GAP (guichet d’accès à la première ligne) pour orienter, par exemple, une patiente de 40 ans inquiète vers une clinique de dépistage, même si elle n’est pas formellement inscrite au programme.
Pour concrétiser tout ça, l’INESSS a été mandaté pour développer dans les prochains mois un protocole médical national (PMN) et un modèle d’ordonnance collective. Des outils qui devraient permettre de standardiser et d’améliorer les pratiques partout en province.
Reste la question financière. L’élargissement du programme aux 300 000 femmes de 45 à 49 ans représente un coût non négligeable. L’INESSS l’a chiffré : 177 millions de dollars en coûts supplémentaires sur cinq ans. Lorsqu’il a confié ce mandat à l’INESSS en 2024, Christian Dubé était pourtant « convaincu que le coût en vaut la peine ». Un avis que l’organisme a confirmé en jugeant ce scénario comme le plus réaliste. Mais aujourd’hui, le gouvernement choisit de d’abord investir dans l’amélioration avant l’élargissement.
Conclusion : Une attente sous haute tension
Alors, qu’est-ce que ça veut dire pour les femmes québécoises de 45 à 49 ans ? Elles devront, pour le moment, continuer à compter sur le dépistage opportuniste (à la demande d’un médecin) si elles ont des préoccupations ou des facteurs de risque. L’accès au programme organisé, avec son invitation automatique, n’est pas pour tout de suite.
Le gouvernement a clairement choisi la voie de la prudence, face à un réseau fragile et des pratiques à optimiser. Mais cette prudence est perçue comme un retard dangereux par ceux qui sont en première ligne, comme les radiologistes. Ils voient chaque jour des cas de femmes plus jeunes touchées par la maladie et plaident pour une action immédiate.
Le dossier illustre parfaitement le casse-tête constant de la gestion de la santé publique : comment concilier l’urgence médicale, les recommandations des experts, les contraintes financières et les limites d’un réseau sous tension ? Pour l’instant, Québec a tranché : il faut d’abord réparer la machine avant de l’agrandir. Reste à voir combien de temps prendra cette mise à niveau, et si les femmes en attente pourront se le permettre.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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