L’égo meurtri et les convictions bousculées : le départ de Christian Dubé
Simon Kabbaj - 2025-12-19 10:41
credit : lemorning.ca (image IA)
Le prix des convictions en politique
Être en politique, c’est forcément avoir un sacré caractère. Vous savez, c’est pas un métier pour les timides. Il faut un égo solide et des convictions bien ancrées pour oser coller son visage sur une pancarte électorale et demander aux gens de voter pour vous.
Mais quand ces convictions-là se font malmener, quand votre égo prend un coup… Eh bien, la question devient simple : pourquoi rester ? C’est un peu la situation dans laquelle se trouve Christian Dubé, l’ex-ministre de la Santé du Québec, qui vient de quitter ses fonctions. On peut comprendre qu’il s’écarte pour laisser son premier ministre, François Legault, conclure une entente avec les médecins. Mais se retrouver ensuite à défendre un accord qu’on n’approuve pas, devant tout le monde ? C’est une humiliation qu’il a préféré éviter. Franchement, on le comprend un peu, non ?
La nouvelle loi, qui doit entrer en vigueur le 28 février, est en train d’être réécrite par les juristes. Et quelle loi ! Toutes les mesures phares de M. Dubé pour « secouer » les médecins ont été gommées. Les pénalités pour les médecins qui ne voient pas assez de patients ? Effacées. Les codes de couleurs pour classer les patients vulnérables ? Rayés. Les nouveaux milieux de soins pour les « orphelins de médecin » ? Supprimés. Il ne reste plus grand-chose de son projet initial.
Une démission pour éviter l’affront

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Imaginez la scène : après les Fêtes, le ministre – enfin, l’ex-ministre maintenant – aurait dû présenter ce projet de loi vidé de sa substance en commission parlementaire. Pendant quatre longues semaines ! Quatre semaines à se faire rappeler par l’opposition que cette loi n’est plus la sienne. Quatre semaines à essuyer le mépris des médecins qu’il a voulu réformer pendant tout l’automne. À la fin, il aurait dû voter pour des amendements qui vont à l’encontre de tout ce qu’il a défendu. C’est un chemin de croix qu’il a refusé de faire.
Plutôt que de s’absenter pendant le vote, il a choisi une liberté plus grande : celle de pouvoir, en tant que simple député indépendant, dire qu’il n’est pas d’accord avec ce que son chef a négocié. Parce qu’il y a une limite à perdre la face, surtout pour un homme comme lui. Son égo et ses convictions, qui ont fait sa force, sont aussi ce qui l’ont poussé à partir.
Pendant cinq ans, Dubé était un ministre tout-puissant, ou presque. Grâce à sa forte personnalité – que ses adversaires appelaient son gros égo – et à ses convictions, il avait gagné une place de choix auprès de François Legault. C’était l’un des rares à pouvoir l’appeler directement chaque jour, l’un des rares à pouvoir menacer de démissionner si ses réformes n’avançaient pas. Certains collègues le trouvaient même trop puissant.
Il n’avait pas que des amis dans son parti, mais il avait leur respect. Qui d’autre aurait eu le cran de vouloir « shaker les colonnes du temple » de la santé ? Aujourd’hui, ces mêmes collègues qui ont défendu sa loi spéciale controversée dans leur circonscription se sentent un peu trahis. Ils ont mis leur crédibilité en jeu pour lui, et voilà le résultat. « Tout ça pour ça ? », c’est la phrase qui revient le plus souvent dans les couloirs. On peut supposer que Dubé se pose lui-même la question.
Le gain caché et le conflit avec Legault

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Malgré tout, son passage laisse une trace. Un gain majeur, même, qui passera sûrement inaperçu pour les patients ordinaires aujourd’hui. Il a réussi à changer le mode de rémunération des médecins, une chose que ses prédécesseurs n’avaient pas faite. L’entente prévoit une rémunération par capitation. En gros, les médecins seront payés en fonction du nombre de patients qu’ils suivent et de leur vulnérabilité, et non plus seulement à l’acte. C’est un changement de fond, dont on mesurera les effets dans dix ans. Ça doit faire des jaloux chez les anciens ministres de la Santé.
Mais ce « gain » est aussi au cœur de sa brouille avec Legault. En déclarant que l’entente ne fait que maintenir le statu quo, Dubé a probablement touché l’égo de son premier ministre. Pourtant, Legault, lui, était convaincu qu’il fallait modifier en profondeur la loi spéciale pour éviter le chaos dans le réseau. Menacer les médecins de surveillance, de délation, de pénalités… le choc frontal était devenu intenable face aux risques de démissions et de retraites hâtives.
L’entourage du premier ministre explique qu’à un moment donné, c’est lui, l’ultime responsable, qui doit avoir une vision globale et prendre une décision, même si elle désavoue son ministre. Alors oui, François Legault a dû marcher sur l’égo de Dubé pour réaliser ses propres convictions. Il affirme que l’entente assurera une meilleure prise en charge des patients. Comme le Conseil du Trésor ne l’a pas encore publiée, il faut le croire sur parole. Maintenant que Dubé part en pensant que son œuvre est dénaturée, il est très probable que les omnipraticiens votent pour l’entente. Les spécialistes devraient suivre.
Le bilan en demi-teinte d’un ministre marquant

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Il faut bien reconnaître le bilan politique de Christian Dubé après cinq ans à un poste névralgique. Sa gestion de la pandémie lui a valu une popularité exceptionnelle, ce qui est rare pour un ministre de la Santé, habituellement très critiqué. Legault avait besoin d’un gestionnaire fort et expérimenté pour traverser la tempête, et Dubé était cet homme-là.
Sur le terrain, il a pris des décisions marquantes. Il a aboli le recours massif aux agences privées de personnel dans les hôpitaux et les CHSLD. Ce sevrage a été difficile, son plan mis à rude épreuve, mais le gouvernement estimait avoir déjà économisé 700 millions de dollars en septembre dernier grâce à cette mesure.
Son passage n’a pas été sans zones d’ombre, cependant. Le Collège des médecins s’inquiète de l’essor des cliniques privées sous son mandat. Cette privatisation crée des effets pervers, comme la « cannibalisation » du système public lorsque des médecins le quittent. Il admet lui-même que la sous-traitance de certaines chirurgies au privé a néanmoins soulagé le réseau après la pandémie.
Enfin, il y a la création de Santé Québec, cette grande agence indépendante censée éloigner la gestion quotidienne de la politique. C’est une réforme majeure, mais la démonstration qu’elle apportera les résultats espérés reste à faire. C’est le défi qu’il laisse à son successeur.
Démissionner de cette façon, en plein conflit sur sa loi phare, ce n’est sûrement pas la fin de carrière qu’il espérait. Mais on ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir essayé. Il a secoué le système, il a tenté des réformes. Au final, c’est bien son égo et ses convictions, ces deux moteurs qui l’ont poussé en politique, qui lui assurent un legs. Il n’a peut-être pas fait l’unanimité, mais il laisse derrière lui des réalisations dont on parlera encore.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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