La natalité reste élevée dans la campagne tanzanienne, même avec la contraception à portée de main
Simon Kabbaj - 2025-12-19 11:07
credit : lemorning.ca (image IA)
Un paradoxe africain

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On aurait pu croire que les choses changeraient. Quand la mortalité infantile baisse, que l’accès à l’éducation s’améliore et que la contraception devient disponible, les familles ont tendance à se faire plus petites. C’est un schéma qu’on a observé un peu partout dans le monde en développement. Pourtant, en Afrique subsaharienne, et particulièrement dans des zones rurales comme en Tanzanie, les taux de fécondité, eux, restent obstinément élevés. C’est un vrai casse-tête pour les démographes et les décideurs politiques.
Une étude récente, menée par des chercheurs de l’Université de l’Illinois et publiée dans le Journal of Population Economics, s’est penchée sur ce mystère. Ils sont allés à la source : interroger les hommes et les femmes eux-mêmes dans les campagnes tanzaniennes pour comprendre combien d’enfants ils désiraient vraiment, et pourquoi. La chercheuse principale, Catalina Herrera Almanza, résume bien le problème : les familles peuvent bien adopter des méthodes de planning familial à court terme, mais si elles prévoient toujours d’avoir beaucoup d’enfants à long terme, ça complique singulièrement la donne.
L’étude sur le terrain : écouter les couples

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Pour y voir plus clair, les chercheurs ont évalué les effets d’un programme de planning familial de 15 mois dans le district de Meatu, en Tanzanie. Ce programme, mené avec le Ministère de la Santé et l’hôpital du district, formait des femmes locales à éduquer leurs pairs sur l’espacement des naissances, la sécurité des contraceptives et les options gratuites disponibles.
L’étude a suivi 515 foyers répartis dans 12 villages. Ces ménages ont été divisés au hasard en trois groupes : un où les couples recevaient des consultations conjointes, un autre où seules les épouses étaient consultées individuellement, et enfin un groupe témoin qui ne bénéficiait d’aucune consultation spécifique. Avant et après le programme, on a demandé discrètement à chaque conjoint, séparément et par une personne de même sexe, combien d’enfants supplémentaires ils souhaitaient.
Le profil des participants est éloquent. Les hommes avaient en moyenne 37 ans, les femmes 30 ans, et ils avaient déjà cinq enfants. Fait marquant : avant l’intervention, 89% des femmes n’utilisaient aucune contraception. Mais le plus surprenant, peut-être, c’est que les chercheurs ont découvert que les deux tiers des couples n’avaient jamais discuté du nombre d’enfants qu’ils souhaitaient. Le programme a donc été l’occasion, souvent la première, d’aborder ce sujet en couple.
Des résultats qui surprennent : le désir d’enfants augmente

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Les préférences initiales montraient un écart notable. En moyenne, les hommes désiraient 4,0 enfants de plus, tandis que les femmes en voulaient 2,4 de plus. Mais c’est ce qui s’est passé après les consultations qui a intrigué les chercheurs.
Contre toute attente, après avoir participé aux consultations conjointes pour couples, les désirs de fécondité des deux époux ont augmenté. Les maris ont exprimé le souhait d’avoir 0,77 enfant supplémentaire en moyenne, une hausse qui n’a pas été observée chez les hommes non conseillés. Du côté des femmes, l’effet a été encore plus marqué : celles du groupe « couples » ont augmenté leur désir de fécondité de 1,6 enfant. À l’inverse, les femmes qui avaient reçu une consultation individuelle ont, elles, rapporté un désir d’enfants plus faible après le programme.
Un autre phénomène intéressant est apparu : après les consultations en couple, les femmes surestimaient le désir de leur mari d’avoir encore plus d’enfants, une distorsion qui n’existait pas dans le groupe individuel.
Les chercheurs ont creusé et ont constaté que ces résultats étaient principalement portés par un sous-groupe : les femmes dans des mariages polygames, ce qui représentait près d’un tiers de l’échantillon. Catalina Herrera Almanza avance une explication stratégique et économique : « Dans la polygamie, cela peut être un comportement stratégique où les femmes veulent des enfants parce qu’il n’y a pas de sécurité pour la vieillesse, et où l’héritage de la terre suit les fils. Une épouse avec plus d’enfants pourrait être en mesure de revendiquer plus de ressources. » Les femmes plus âgées étaient également plus susceptibles d’augmenter leurs préférences, reflet peut-être d’un désir stratégique d’avoir autant d’enfants que possible tant qu’elles le peuvent encore.
Comprendre les motivations et les implications

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Face à ces résultats, on pourrait soupçonner que les femmes disent vouloir plus d’enfants juste pour faire plaisir à leur mari, surtout dans des relations déséquilibrées. Les chercheurs ont examiné cette hypothèse, mais n’ont trouvé aucune preuve que la peur ou la violence domestique en était la cause. Au contraire, ce sont souvent les femmes qui semblaient les plus autonomes au sein du foyer qui augmentaient le plus leurs préférences en matière de fécondité.
Alors, que veulent vraiment ces familles ? L’étude montre qu’elles sont très réceptives à l’information sur les contraceptifs. Mais attention, leur objectif n’est généralement pas d’avoir moins d’enfants. Ils veulent les utiliser pour espacer les naissances, alignant ainsi leurs pratiques sur les recommandations du Ministère de la Santé tanzanien, qui préconise un écart de deux ans entre les enfants pour la santé de la mère et du bébé.
Comme l’explique Herrera Almanza, le contexte démographique est crucial. L’Afrique a une population très jeune, et les discussions politiques portent souvent sur le « dividende démographique » : retarder la première naissance pour que les jeunes, surtout les femmes, puissent terminer leurs études et être plus productifs. Le taux de grossesse chez les adolescentes reste un problème, car il réduit les chances d’obtenir un diplôme d’études secondaires.
La co-autrice de l’étude, Aine Seitz McCarthy, tire une leçon concrète pour les politiques publiques : « Si l’objectif politique est de répondre au désir de fécondité des femmes et d’avoir un espacement des naissances plus sain, alors il serait plus logique d’organiser des consultations de planning familial conjointes, mais d’éviter de demander directement aux couples combien d’enfants ils veulent, et de laisser ces discussions se produire de manière plus organique. »
L’étude ne mesurait que les préférences, mais les chercheurs sont en train de mener des entretiens de suivi. Et les premiers résultats suggèrent que les femmes ont effectivement les enfants qu’elles avaient indiqué vouloir.
Conclusion : Au-delà de l’accès, les choix stratégiques

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Finalement, cette recherche met en lumière un fait fondamental, et un peu dérangeant pour les idées reçues : dans ces régions rurales pauvres qui dépendent de la main-d’œuvre agricole, avoir une famille nombreuse peut être un choix économique rationnel. Ce n’est pas simplement une question de manque d’accès ou d’information. Les hommes désirent généralement plus d’enfants que les femmes, et leurs préférences pèsent lourdement sur celles de leurs épouses, surtout lorsque la parole se libère enfin dans le cadre d’une consultation.
Le paradoxe entre l’adoption de la contraception et la préférence pour les familles nombreuses reste donc entier. Il nous rappelle que les comportements humains, surtout en matière de famille, sont complexes et profondément enracinés dans le contexte économique et social. Vouloir espacer ses enfants pour protéger sa santé, tout en souhaitant en avoir beaucoup pour sécuriser son avenir et celui de sa lignée… ce n’est pas si contradictoire que ça, finalement. C’est peut-être même là que réside toute la nuance de la transition démographique en cours.
Selon la source : medicalxpress.com
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.