Des infirmières praticiennes choisissent le privé malgré une bourse de 60 000 $ à rembourser
Simon Kabbaj - 2025-12-18 10:45
credit : lemorning.ca (image IA)
Le choix douloureux du privé

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Il faut le dire franchement, c’est une situation qui interpelle. Prenez Micheline Duquette Viziau, une dame de plus de soixante-dix ans. Comme elle n’a plus de médecin de famille depuis des années, elle s’est rendue dans une clinique privée des Laurentides, à Piedmont, pour ses problèmes d’arthrose lombaire.
‘J’aime mieux payer et venir ici que d’attendre à l’hôpital’, nous a-t-elle confié. Un constat simple, mais qui en dit long sur l’état de notre système de santé, vous ne trouvez pas ? Sa prestataire, Kim C. Dupuis, propriétaire de la Clinique santé praticienne +, est d’ailleurs l’une des premières infirmières praticiennes spécialisées (IPS) à avoir ouvert une clinique privée au Québec, en 2015.
Elle observe un phénomène préoccupant : de plus en plus de ses consœurs quittent le réseau public pour le privé. Actuellement, sur les six IPS qui travaillent avec elle, trois sont de jeunes diplômées qui ont ‘littéralement quitté le public’ pour la rejoindre. Ce n’est pas sans un certain malaise qu’elle le constate : ‘Voir autant d’IPS vouloir s’en aller au privé […], ça me dit qu’il y a quand même un problème, parce qu’à la base, ce sont des IPS du public’. Un problème dont l’ampleur est chiffrée, et les conséquences, palpables.
Un pacte rompu : la bourse de 60 000 $

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Le cœur du problème, c’est ce fameux programme gouvernemental. Depuis 2010, Québec offre une bourse de 60 000 $ aux candidates au programme de maîtrise pour devenir infirmière praticienne spécialisée. En échange, elles s’engagent à travailler trois ans à temps plein dans le réseau public. Sinon, elles doivent rembourser la somme, au prorata du temps effectivement passé.
Et devinez quoi ? Pour beaucoup, la balance penche malgré tout vers le privé. Prenez l’exemple de Jessica Décarie, une IPS de 2024 qui travaille justement dans la clinique de Kim Dupuis. Après 10 ans passés à l’urgence d’un hôpital des Laurentides, elle a opté pour le privé dès l’obtention de son diplôme. Résultat : elle a dû rembourser l’intégralité des 60 000 $ de sa bourse.
Sa motivation ? Sa famille. Mère de quatre enfants, elle cherchait des horaires plus compatibles avec la vie de famille, surtout après la pandémie. ‘J’ai décidé de retourner faire ma maîtrise pour que ce soit mieux pour ma famille, pour que j’aie un horaire meilleur avec mes enfants… On n’aurait pas pu y arriver sans avoir une bourse’, admet-elle. Elle n’est pas seule. Selon des données obtenues par Radio-Canada, elles sont 158 IPS à avoir fait ce choix au cours des dernières années, préférant rembourser plutôt que de rester dans le public.
Au total, c’est plus de 5,1 millions de dollars que Québec a récupéré ou récupérera de ces remboursements. Un chiffre qui sonne comme un constat d’échec pour la rétention dans le réseau public.
Québec veut revoir la stratégie, et les régions souffrent
Face à cette saignée, le Ministère de la Santé et des Services sociaux l’admet : il faut revoir la copie. Dans un courriel, une porte-parole explique qu’il faut ‘naturellement revoir certaines cibles et [certains] critères’ pour mieux répondre aux besoins du réseau. L’idée est de rendre le programme ‘plus stratégique, durable et équitable’, en orientant les ressources là où elles sont le plus nécessaires.
Et ça tombe bien, ou plutôt, c’est urgent, parce que dans certaines régions, c’est la pénurie. Par exemple, au Bas-Saint-Laurent, un quart des 40 postes d’IPS sont vacants. L’Université Laval, par la voix de Catherine Lille, note que revoir le programme pourrait fortement influencer la répartition des étudiantes. ‘Des bourses attitrées aux régions pourraient favoriser l’attraction vers ces milieux, notamment en ce qui concerne les stages’, souligne-t-elle.
D’un point de vue global, le nombre d’IPS progresse. On en compte aujourd’hui 2057 au Québec, dont 1416 en première ligne, ce qui a permis d’atteindre l’objectif de 2000 fixé en 2017 par les anciens ministres Gaétan Barrette (Santé) et Hélène David (Enseignement supérieur). Mais visiblement, les chiffres bruts ne suffisent pas. C’est leur répartition et leur rétention qui posent problème.
La crise de la prise en charge : un problème qui s’aggrave

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Mais cette fuite vers le privé a des conséquences directes, et terribles, sur le terrain. Ces dernières semaines, les négociations avec les médecins ont justement mis en lumière plus d’un million de patients sans médecin de famille ni IPS. L’entente de principe conclue vise à prendre en charge 500 000 de ces patients ‘orphelins’ d’ici l’été prochain.
Le hic, c’est que les médecins de famille sont inquiets. Le Dr Marc-André Amyot, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, n’y va pas par quatre chemins : sans plus de ressources comme des infirmières dans les Groupes de médecine de famille (GMF), c’est, selon ses mots, ‘de la fumisterie’, ‘de la poudre aux yeux’ de promettre des affiliations à la population.
Depuis avril 2024, les IPS de première ligne peuvent pourtant inscrire des patients orphelins via le Guichet d’accès. Mais le résultat est encore modeste : environ 10 250 patients sont inscrits auprès d’une IPS, alors que près de 6 millions le sont auprès d’un médecin. Et ce manque se fait cruellement sentir. Un médecin travaillant dans un GMF, sous couvert d’anonymat, a témoigné que le départ d’IPS vers le privé augmente la charge de travail de ceux qui restent. C’est un cercle vicieux qui s’installe.
Conclusion : Un choix entre carrière et famille

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Finalement, le parcours de Jessica Décarie résume bien ce dilemme qui dépasse la simple question financière. ‘Quand ils nous offrent la bourse, on s’engage à travailler à peu près trois ans à temps plein au public’, dit-elle. Pourtant, elle a fait un autre choix. ‘C’est une grosse décision. Il faut bien calculer ses choix, mais la famille l’a emporté sur les 60 000 $ à rembourser’.
C’est un véritable signal d’alarme que ces 158 IPS lancent au système. Elles sont prêtes à s’endetter lourdement pour trouver des conditions de travail qui leur conviennent mieux, souvent pour des raisons familiales. Le gouvernement, lui, cherche à réajuster le tir en espérant mieux retenir et mieux répartir ses futurs professionnels de santé. Mais le défi est immense, surtout quand on sait que cette fuite aggrave la prise en charge déjà fragile de centaines de milliers de Québécois. Une équation complexe où les besoins des soignants et ceux des patients semblent parfois, malheureusement, s’opposer.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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