Mark Carney ne se voit pas premier ministre pour dix ans et parle de son bilan
Mathieu Gagnon - 2025-12-17 10:42
credit : Policy Exchange, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Un premier ministre qui hésite sur son avenir
« Ah, je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. » C’est avec une franche hésitation que Mark Carney a répondu à Patrice Roy, lors de son entrevue de fin d’année diffusée mardi. Le premier ministre, un ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, n’a que neuf mois d’expérience en politique et semble déjà réfléchir à la durée de son mandat.
Est-ce qu’il sera premier ministre pour plus d’un mandat ? La question, directe, a laissé Carney sans réponse claire. Il a plutôt choisi de mettre en avant sa vision du rôle. « Selon moi, c’est un privilège et une responsabilité d’être premier ministre », a-t-il déclaré avant d’ajouter, avec une certaine dose de réalisme : « Je ne peux pas dire que je serai premier ministre pour une décennie. »
Son raisonnement ? La crise actuelle, qu’il attribue aux Américains, exige selon lui de l’action, pas des querelles partisanes pour obtenir une majorité. « Il faut agir, pas faire des chicanes pour avoir une majorité, ou un autre mandat », a-t-il martelé. Il a aussi fermement exclu l’idée de déclencher des élections au printemps pour tenter de décrocher cette fameuse majorité. « Les Canadiennes et les Canadiens ne veulent pas [de nouvelles] élections. Nous, nous avons une job. […] Mon objectif, c’est de faire de bonnes choses pour les Canadiens. »
Un gouvernement minoritaire qui tient bon et se renforce
Malgré son statut de gouvernement minoritaire, Carney a réussi à faire adopter quatre projets de loi, dont celui sur la sécurité frontalière, le projet de loi C-12, avant la pause des fêtes. Un premier vrai test, son budget, a été adopté début novembre, évitant ainsi la chute de son gouvernement et une élection en plein hiver.
Mais c’est une autre nouvelle qui a fait jaser dans les couloirs de la Colline du Parlement. Le camp libéral a vu ses rangs gonfler avec la défection surprise de deux députés conservateurs, Chris d’Entremont et Michael Ma. Ces derniers ont quitté le parti de Pierre Poilievre, critiquant ouvertement son style de leadership.
Aujourd’hui, les libéraux comptent 171 députés et ne sont plus qu’à un siège de la majorité absolue. Une situation qui fait grincer des dents du côté conservateur, qui accuse Carney de vouloir obtenir une majorité par des moyens « non démocratiques ». Le premier ministre s’est défendu avec véhémence. « Ce n’est pas moi qui cherche à recruter les élus conservateurs », a-t-il assuré. « C’est la décision de monsieur d’Entremont et de monsieur Ma. Ils ont pris leur décision. Ils [nous] ont approchés, nous. »
Pour lui, l’essentiel est ailleurs. « Je veux que le Parlement fonctionne. Ça, c’est la job, de trouver une manière pour le Parlement de fonctionner, et nous l’avons fait pendant les derniers mois. »
Les négociations commerciales avec Trump et la question épineuse de la gestion de l’offre

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Les relations avec le voisin américain sont tendues, c’est le moins qu’on puisse dire. Carney a révélé qu’il était très près de conclure un accord avec l’administration de Donald Trump il y a deux mois, mais que les négociations ont été suspendues à la suite d’une publicité anti-tarifs du gouvernement ontarien. « C’était presque un deal », a-t-il confié, un peu amer. Il reste ouvert à une reprise des pourparlers, mais estime qu’il est temps de revoir l’accord de libre-échange trilatéral, l’ACEUM, en vigueur.
Cette revue a d’ailleurs commencé le 5 décembre lors d’un sommet improvisé à Washington, en marge d’un autre événement majeur : le tirage au sort de la Coupe du monde de football 2026. L’administration Trump menace régulièrement de démanteler l’ACEUM pour signer des accords séparés avec le Canada et le Mexique. Carney, lui, tempère : « l’accord va changer, mais qu’il n’est pas nécessairement en danger. »
Dans ce dossier brûlant, la question de l’ambassadeur à Washington est cruciale. L’ambassadrice Kirsten Hillman quittera son poste en 2026 et Mark Wiseman, homme d’affaires et cofondateur de l’Initiative du siècle, est sur les rangs pour la remplacer. Un choix qui ne plaît pas à tout le monde, surtout pas au Bloc québécois. Pourquoi ? Parce que M. Wiseman a déjà critiqué le système de gestion de l’offre, le qualifiant d’obstacle à la productivité.
Cette politique agricole, qui contrôle la production et la demande pour les produits laitiers, les œufs, le poulet et la dinde, est un pilier sacré pour plusieurs au Québec. Carney a été clair : il aime la gestion de l’offre et compte la défendre. « Moi, j’aime la gestion de l’offre », a-t-il affirmé. Il précise toutefois : « Le prochain ambassadeur va être un membre de l’équipe de négociations, mais le chef de l’équipe, c’est moi. Et le chef de l’équipe américaine, c’est absolument clair que c’est le président Trump. »
Il s’est appuyé sur le vote de la Chambre des communes en juin, qui a adopté une motion du Bloc pour restaurer le projet de loi C-202, visant à protéger la gestion de l’offre dans les futures négociations commerciales.
La politique climatique, l’Alberta et le départ fracassant de Guilbeault
Peut-être le dossier le plus délicat du moment. Récemment, Carney a signé un protocole d’entente avec la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, qui ouvre la porte à la construction d’un nouvel oléoduc. Une décision qui a poussé son ministre de l’Environnement, Steven Guilbeault, à démissionner en claquant la porte. Guilbeault accuse Carney de démanteler les politiques environnementales essentielles pour atteindre les objectifs de réduction des gaz à effet de serre d’ici 2035.
Le premier ministre balaie ces critiques. Il défend l’accord avec l’Alberta en rappelant qu’il inclut le financement du projet Pathways, présenté comme le plus grand projet au monde de captage, d’utilisation et de stockage du carbone. Le but ? Faire du pétrole albertain l’un des barils les moins émetteurs de carbone de la planète.
Carney, qui a pourtant consacré une grande partie de sa carrière aux enjeux climatiques, estime que certaines lois de son prédécesseur, Justin Trudeau, comme le plafonnement des émissions du secteur pétrolier, ont créé des blocages. « Plusieurs des lois environnementales […] empêchent les investissements et entraînent des disputes avec l’Alberta », a-t-il expliqué.
« J’ai dédié la plupart de ma carrière [aux] enjeux environnementaux », a-t-il rappelé. Puis, avec un argument qui fera sans doute débattre : « Dans la transition énergétique, même le Québec va continuer d’utiliser du pétrole, mais la question, c’est : quel pétrole ? Le pétrole du Canada ? » Sa ligne est claire : plutôt que de s’opposer, il faut produire un pétrole plus propre, et cela passe par une collaboration avec l’Alberta. « L’objectif, c’est d’avoir le pétrole canadien avec les plus [basses émissions de] GES dans la production et la transportation […] Il faut avoir le gouvernement de l’Alberta avec nous. »
Conclusion : Un mandat qui se définit dans la tempête

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Neuf mois après son entrée en politique, Mark Carney navigue dans des eaux agitées. Entre les crises commerciales avec Washington, les tensions avec les provinces et les divisions au sein même de son gouvernement sur la question climatique, son mandat s’annonce semé d’embûches. Il gère un gouvernement minoritaire qui frôle la majorité, mais rejette l’idée de forcer des élections pour l’obtenir.
Son approche semble être celle du pragmatisme et du compromis, quitte à s’aliéner une partie de son camp, comme l’a montré le départ de Guilbeault. La grande question, qu’il a laissée en suspens, est celle de la durée. Premier ministre pour une décennie ? Il n’en sait rien, et préfère visiblement se concentrer sur le travail à accomplir aujourd’hui, dans un climat politique et économique incertain. Son bilan, pour l’instant, est celui d’un technocrate tentant de faire fonctionner un Parlement divisé, tout en jonglant avec les dossiers brûlants du commerce et de l’énergie.
Un mandat qui, quoi qu’il arrive, ne sera pas de tout repos.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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