Banques alimentaires à bout de souffle : un modèle en crise cherche de nouveaux horizons
Simon Kabbaj - 2025-12-11 10:39
credit : lemorning.ca (image IA)
L’épuisement d’un système à bout de forces

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La lumière est belle et chaleureuse au Dépôt, dans le quartier montréalais Notre-Dame-de-Grâce. Des gens discutent, d’autres attendent sagement leur tour à la banque alimentaire, dans une ambiance qui ressemble à une petite épicerie de quartier. Pourtant, derrière cette apparence paisible, la directrice générale Tasha Lackman ne mâche pas ses mots : l’organisme est « au bout du rouleau ». Une réalité qu’elle trouve « assez folle », surtout quand on sait qu’ils n’atteignent qu’un quart des gens du quartier qui ont besoin d’aide.
Le tableau n’est malheureusement pas unique. Les données sont là, et elles sont implacables : la faim au Québec et au Canada a atteint des niveaux records. Les banques alimentaires, conçues à l’origine comme une bouée de sauvetage ponctuelle, sont maintenant prises dans une tempête permanente. Leur modèle montre ses limites, et les bénévoles sur le terrain portent un fardeau émotif énorme. C’est dans ce contexte qu’une voix de plus en plus forte s’élève pour réclamer un changement de cap radical.
Une montée en flèche et un modèle dépassé

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Les chiffres donnent le tournis. En 2024, les Banques alimentaires du Québec ont répondu à près de 3 millions de demandes par mois. À l’échelle du pays, l’augmentation est de 90% depuis 2019. C’est simple, le recours à l’aide alimentaire a explosé et ne montre aucun signe d’essoufflement. Pour la première fois en 2023, le Dépôt a dû créer une liste d’attente, une décision lourde de sens qui a fini par être abandonnée tant la situation était intenable, avec un millier de personnes en attente.
Jessica Dufresne, docteure en droit, analyse cette crise d’un œil critique. Elle explique que le modèle des banques alimentaires, institutionnalisé dans les années 80, n’a jamais été conçu pour gérer une crise chronique. « C’est un modèle qui a été créé à la base pour sortir des personnes de manière très ponctuelle d’une crise qui est tout aussi ponctuelle », dit-elle. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, la crise est devenue la norme. On demande à ces organismes de colmater une brèche qui ne cesse de s’élargir, avec des ressources qui, elles, restent limitées.
Quand la classe moyenne frappe à la porte

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La nature même de la demande a changé, et c’est peut-être le signe le plus inquiétant. On ne parle plus seulement des familles monoparentales ou des nouveaux arrivants, des profils traditionnellement associés à la pauvreté. Désormais, les étudiants et des membres de la classe moyenne, des gens qui travaillent, se retrouvent contraints de pousser la porte des banques alimentaires. Jessica Dufresne résume le sentiment général : « auparavant les gens s’en sortaient. Maintenant, ce n’est plus le cas. »
La raison ? Une équation simple et brutale : tout augmente – les loyers, l’épicerie, le transport – sauf les salaires et les prestations sociales. Un rapport universitaire prévoit d’ailleurs qu’une famille de quatre personnes devra débourser près de 1000$ de plus pour se nourrir en 2026. Face à cette pression, même les organismes les mieux établis, comme Le Dépôt qui est ancré depuis 40 ans, doivent rogner sur les quantités, limitant le nombre d’œufs ou de pains par personne. C’est un geste qui pèse sur la conscience de tous.
Sherbrooke, un laboratoire pour l’avenir ?

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Alors que les organismes s’épuisent, certaines municipalités tentent de prendre les devants. C’est le cas de Sherbrooke, en Estrie, où les demandes d’aide ont bondi de 55% depuis 2021. La réponse de la ville ? Une approche systémique. Elle a adopté à l’automne 2025 un Plan de développement d’une communauté nourricière et une Charte alimentaire, une première au Québec. « On est les premiers… on se donne plus de moyens officiels pour avancer », explique l’élue Christelle Lefèvre.
Concrètement, ça change quoi ? Les citoyens peuvent désormais jardiner en façade, une interdiction levée. La réglementation sera assouplie pour que les producteurs locaux puissent vendre dans les « déserts alimentaires ». L’idée, c’est de reconnecter les consommateurs aux producteurs et de faciliter l’accès à une nourriture saine. Pour Jessica Dufresne, c’est une avancée majeure : Sherbrooke est la première municipalité québécoise à reconnaître explicitement le droit à l’alimentation et à s’engager à le garantir localement.
Conclusion : De la charité au droit fondamental
La leçon est claire pour Tasha Lackman et bien d’autres sur le terrain. Le modèle actuel de la charité, aussi essentiel soit-il, ne suffit plus et ne s’attaque pas aux racines du problème. « On doit aussi agir sur les causes profondes de l’insécurité alimentaire… Si on ne fait pas ça, les organismes comme les nôtres vont se noyer », alerte-t-elle. Le fardeau ne peut pas reposer éternellement sur les épaules du communautaire, qui dépend à plus de 85% de dons privés au Dépôt.
L’espoir se trouve peut-être dans un changement de paradigme, du modèle de la charité vers celui de la justice. Des acteurs préparent un Sommet national sur le droit à l’alimentation à Sherbrooke, avec l’ambition de pousser une future loi-cadre. L’idée ? Faire de l’accès à une alimentation adéquate un véritable droit, comme au Brésil. Le chemin est long, mais la nécessité est absolue. Sans une action politique courageuse sur les revenus et les systèmes alimentaires, la vague risque bien de submerger celles et ceux qui tentent désespérément de la contenir.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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