Le tourbillon numérique : quand l’IA et les influenceurs menacent nos élections
Mathieu Gagnon - 2025-11-24 09:40
credit : lemorning.ca (image IA)
Le chaos numérique, une menace pour nos institutions

Ils sont clairs : si nous ne mettons pas en place des règles du jeu très claires et si nous n’obtenons pas davantage de transparence de la part des plateformes, les tentatives de manipulation pourraient bien finir par dépasser notre capacité, collective, à les identifier. Ce n’est plus juste une question de savoir si l’information est vraie ou fausse ; c’est si on arrivera à la détecter à temps. C’est là que ça devient franchement inquiétant pour notre démocratie.
Le sentiment d’urgence à l’université McGill

Son constat est sans appel. « La population passe de plus en plus de temps en ligne et on voit bien ce que ça donne aux États-Unis, dit-il. Je crois qu’on se dirige dans cette direction. » Ce qui l’angoisse, c’est cette société de plus en plus fragmentée, exposée à la désinformation, et, pire encore, de moins en moins outillée pour la reconnaître. Il l’avoue sans détour : « J’ai l’impression qu’on perd la bataille. Et les plateformes ne nous aident vraiment pas. »
L’équipe de l’Observatoire de l’écosystème médiatique (OEM) qu’il dirige, composée d’une quarantaine de chercheurs, scrute sans relâche le bruit en ligne. Leur rapport, déposé cet automne, est une alerte rouge : « Le Canada risque d’aborder les futures élections moins bien préparé, plus divisé et plus exposé à la manipulation. »
Un désert d’information et un engagement record

Depuis deux ans, Meta (propriétaire de Facebook et Instagram) a cessé d’afficher le contenu des médias canadiens, une réaction directe à la Loi sur les nouvelles en ligne. X a fait de même. Mais devinez quoi? Les Canadiens continuent d’y aller! 54 % d’entre eux cherchent leur information politique sur Facebook. Le débat politique, lui, y fait rage. L’équipe de M. Bridgman a enregistré une hausse de près de 50 % des interactions en ligne pendant la campagne 2025. C’est énorme!
Le hic, c’est que plus il y a d’interactions, moins les chercheurs ont accès aux données pour les analyser. Meta a mis fin à Crowd Tangle, X a restreint l’accès aux données publiques… M. Bridgman est catégorique : « Nous sommes au pire moment en ce qui a trait à l’accès aux données et à la transparence des plateformes. Nous n’avons presque plus aucun accès. » Comme le souligne la juriste Ève Gaumond, comprendre comment l’information circule est devenu vraiment, vraiment plus difficile.
Les sentinelles numériques contournent l’opacité

Pour vraiment comprendre l’écosystème, ils ont dû créer une quarantaine de faux profils aux tendances politiques diverses. Leur but : repérer les arnaques, les récits trompeurs et les manipulations. C’est un défi de taille car la frontière entre l’erreur et la manipulation délibérée est fine. Et si la campagne est courte, les manipulations peuvent apparaître et disparaître avant même d’être documentées. Ça, c’est terrifiant.
Le plus grand risque, selon Aengus Bridgman, c’est qu’une tentative de désinformation fausse un jour un résultat électoral à l’insu de tous. Il prend l’exemple de la Roumanie, où un scrutin a été annulé suite à des soupçons d’ingérence. Si cela arrivait ici, même dans une seule circonscription, ce serait « une crise nationale, une crise constitutionnelle. »
L’IA générative et la désinformation massive à faible coût

Bien sûr, certains « hypertrucages » repérés ne sont que des satires. Mais d’autres incidents sont plus sérieux : des allégations d’ingérence chinoise, ou des pages louches faisant la promotion d’un 51e État américain composé de provinces canadiennes. Il y a même eu des rumeurs, alimentées par un réseau coordonné de 378 comptes, insinuant des liens douteux entre le chef libéral Mark Carney et Jeffrey Epstein. Heureusement, ces derniers n’ont eu qu’une influence minime, selon le chercheur Mika Desblancs-Patel.
Mais ce qui inquiète le plus, c’est la désinformation massive générée par l’IA. Des centaines de fausses nouvelles copient l’identité de Radio-Canada ou de CTV pour servir d’appâts à des arnaques aux cryptomonnaies. L’OEM a recensé plus de 75 pages Facebook qui paient pour diffuser ces publicités trompeuses! M. Bridgman trouve la situation « illogique » : « Si je veux voir de vraies nouvelles sur une plateforme Meta, c’est impossible. Mais la même plateforme accepte de l’argent pour publier des pages qui imitent de vraies pages d’information qui ont pour but d’arnaquer et de voler des Canadiens. »
C’est la preuve, selon lui, que l’IA permet de fabriquer de la désinformation en grande quantité et à faible coût. Et dans quelques années, la majorité des commentaires en ligne seront écrits par une IA, on ne saura plus quoi croire.
Des influenceurs au lieu des médias : la nouvelle courroie de transmission politique

Ce sont ces influenceurs, bien plus que les partis ou les médias, qui « décident de quoi on va parler aujourd’hui ». Certains voient ça comme une démocratisation de l’information. D’autres, incluant M. Bridgman, s’inquiètent : ces nouveaux acteurs n’ont pas les mêmes codes ni les mêmes standards journalistiques. Ils sont souvent très polarisés. Me Gaumond résume bien l’inquiétude juridique : « On a des acteurs avec une très grande influence […] qui échappent à la plupart des formes d’obligations juridiques. Comment on se saisit de ça? »
Protéger notre démocratie, l’urgence de la transparence et de l’éducation

On l’a vu avec la désinformation ciblant directement Élections Canada, notamment les allégations de fraude liées aux bulletins de vote. Les chercheurs ont mesuré l’effet : la confiance des électeurs conservateurs envers cette institution a chuté de 9 points entre 2021 et 2025. Un glissement subtil, mais très significatif.
Le rapport de l’OEM est clair : il faut agir, et vite. Me Gaumond insiste sur la nécessité d’outiller les chercheurs en obligeant les plateformes à fournir plus de données, et en imposant la transparence sur le financement des influenceurs et l’utilisation de l’IA dans les publicités politiques. Elle rappelle qu’il ne faut pas paniquer, car l’objectif des acteurs malveillants est justement d’éroder la confiance dans nos institutions démocratiques.
Cependant, pour elle, le problème le plus urgent n’est pas tant le retard du droit que le manque de préparation du public. « Ce qui m’inquiète vraiment, c’est le désinvestissement dans les médias, dans le système d’éducation. La population n’a pas les outils pour bien comprendre ce qui circule. » Son conseil, et celui de M. Bridgman, reste donc simple et essentiel : vérifiez toujours la source, et si vous voyez des nouvelles importantes uniquement sur X ou Facebook, méfiez-vous.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.