Depuis son départ en 1987, il s’est dit et redit tellement de choses sur René Lévesque. C’est fou, n’est-ce pas? Celui que tout le monde surnommait affectueusement « ti-poil » jouit aujourd’hui d’un respect quasi unanime, que vous soyez souverainiste pur et dur ou fédéraliste convaincu. C’était un homme franc, passionné, un grand politicien. On est d’accord là-dessus.Mais, justement, cette reconnaissance posthume a un revers : la récupération politique. Des gens aux quatre coins du spectre idéologique s’approprient des morceaux de son héritage, parfois même en lui attribuant des propos qui, mis bout à bout, semblent franchement contradictoires. Et c’est là que l’ex-première ministre Pauline Marois, qui a bien connu l’homme et le politicien, a senti le besoin urgent de remettre les pendules à l’heure. Il faut clarifier l’essence de son discours, particulièrement sur l’immigration et l’identité québécoise.
Marois sur le plateau : un appel à l’intégrité démocratique
Simon Villeneuve, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia CommonsC’est au micro de l’émission *Tout peut arriver*, samedi soir, que Mme Marois est revenue sur ce sujet délicat. Sa prise de parole faisait écho à l’allocution qu’elle a prononcée récemment à Montréal lors des premiers Rendez-vous de la Fondation René-Lévesque, un texte d’ailleurs republié en lettre ouverte par *Le Devoir*. Si quelqu’un peut parler avec autorité de l’homme, c’est bien elle. Elle a été ministre dans son cabinet entre 1981 et 1985; elle était là. C’est même Lévesque lui-même qui, paraît-il, l’aurait convaincue de joindre les rangs du jeune Parti québécois dans les années 70.Elle décrit un homme d’une « grande intégrité » et un grand démocrate. Mais attention, elle ne peint pas non plus un portrait de saint : « Et pas toujours quelqu’un facile d’approche! Il était plus à l’aise devant 500 personnes que devant 2 personnes. » C’est cette nuance humaine qui rend son témoignage si précieux, non?
Fierté nationale et inclusion : la vision de lévesque
credit : lemorning.ca (image IA)Pour Pauline Marois, il est crucial de rappeler que le projet de Lévesque n’était pas celui du repli identitaire. Au contraire. Lors de son allocution, elle a insisté sur la capacité du chef du PQ à marier les concepts qui, pour certains, semblent irréconciliables. Lévesque, selon elle, « croyait qu’on pouvait conjuguer fierté et inclusion, enracinement et accueil. »Elle a ajouté que pour lui, affirmer la nation québécoise passait obligatoirement par l’affirmation de l’égalité de tous ses citoyens. Peu importe leur origine, peu importe leurs croyances. Il faut d’ailleurs rappeler une chose souvent oubliée : Mme Marois a tenu à souligner que René Lévesque fut « le premier » à reconnaître officiellement les 11 nations autochtones (ainsi que les Inuits) comme les premiers peuples sur notre territoire. Un geste fort, un vrai geste d’ouverture, me semble-t-il.
Le choc avec mathieu bock-côté et le piège du hors contexte
La réaction de Mme Marois fait suite au passage très commenté de l’auteur et chroniqueur Mathieu Bock-Côté, la semaine précédente, à *Tout le monde en parle*. M. Bock-Côté, qui présentait son nouveau livre, avait avancé que Lévesque était en réalité beaucoup plus « identitaire » qu’on ne le prétend habituellement, tentant d’aligner sa propre vision (l’opposition à l’immigration massive) avec celle du fondateur du Parti québécois. C’est là qu’il a ressorti une citation célèbre et percutante de Lévesque :« Il a dit qu’il y avait deux ministères de l’immigration au Canada. Un à Ottawa pour nous noyer, et un autre à Québec pour enregistrer la noyade. »C’est une formule choc, évidemment. Mais la nuance est capitale. Mme Marois l’a bien dit : on utilise cette citation hors contexte. Elle date de 1970. À cette époque, Lévesque était dans l’opposition et s’adressait à un adversaire, Jean-Jacques Bertrand, qui venait de créer le ministère de l’Immigration. « Si on l’utilise hors contexte, il faut expliquer c’est à quelle époque et à quel moment. Parce que oui, René Lévesque a dit ça. Mais s’il l’a dit en 1970, ce n’est pas comme s’il l’a dit en 1981. […] Ça, c’était avant la Loi 101 », a-t-elle insisté. C’est la preuve qu’il faut toujours regarder la chronologie des idées d’un homme.
Souveraineté basée sur la volonté collective, pas l’ethnie
credit : lemorning.ca (image IA)La grande différence, Marois la voit dans l’évolution de la pensée de Lévesque et surtout dans le fond de son projet de souveraineté tel qu’il a été présenté aux Québécois en 1980. Pour elle, le cœur de ce projet ne reposait absolument pas sur les origines personnelles des individus.Non, ce qui importait, c’était le territoire commun, la culture commune, et surtout, la volonté collective. C’est ça l’essence du nationalisme civique à la Lévesque, je suppose. Un nationalisme ouvert, où tous ceux qui vivent ici et partagent la culture francophone sont considérés comme des membres à part entière de la nation à bâtir.
Débattre des politiques, pas des personnes
credit : lemorning.ca (image IA)Bien sûr, il est impossible d’évoquer l’immigration sans aborder les débats actuels sur les seuils. Invitée à se prononcer sur la question, Pauline Marois a affirmé qu’il était « sain » que la société québécoise ait ce genre de discussions. C’est normal, c’est important. Mais il y a une ligne à ne pas franchir, selon elle.Elle rappelle qu’il faut toujours s’en tenir strictement aux politiques et aux lois, et surtout, ne jamais s’attaquer aux personnes elles-mêmes. Que les seuils soient de 150 000 ou de 200 000 personnes, c’est un débat politique, pas personnel. « Celui ou celle qui vient ici… ce sont nos politiques et nos lois qui leur ont permis d’arriver ici. Alors, on n’a rien à leur blâmer à eux », a-t-elle tranché. C’est un point de vue très noble, qui ramène le débat là où il doit être : sur la responsabilité gouvernementale.
Donner l’heure juste, c’est rendre hommage
Ce que Pauline Marois a voulu faire en se prononçant si clairement, c’est finalement un acte de fidélité à son ancien collègue. En insistant sur le fait que l’héritage de René Lévesque doit être compris dans son contexte historique et dans l’ensemble de son œuvre, elle nous rappelle que les grandes figures politiques ne peuvent pas être réduites à une seule phrase choc, surtout si celle-ci a été prononcée dans la ferveur d’un débat parlementaire il y a plus de cinquante ans. Le projet Lévesque de 1980 était celui d’une nation moderne, ouverte et inclusive. C’est cela qu’il faut retenir, si l’on veut vraiment lui rendre hommage.