credit : lemorning.ca (image IA)C’est un peu le moment de vérité, non ? Lundi, les députés à Ottawa devront se prononcer sur le tout premier budget de Mark Carney. Un vote, disons-le franchement, périlleux, car il engage ni plus ni moins la survie du gouvernement libéral. Quand on est un gouvernement minoritaire, chaque vote important devient un coup de poker, il faut l’admettre. Mais alors, qu’est-ce qui fait de ce vote sur le budget 2025 un enjeu si crucial, et peut-on sérieusement s’attendre à des élections anticipées? C’est la question qui plane sur la colline du Parlement, et les réponses sont plus nuancées qu’on ne le pense.
Pourquoi ce vote est-il si important?
credit : lemorning.ca (image IA)C’est une question de tradition parlementaire, vieille comme le Commonwealth, enfin presque. Dans notre système, si un gouvernement minoritaire perd un vote considéré comme essentiel – comme un vote sur le budget ou sur des crédits budgétaires –, eh bien, il tombe. Des élections sont déclenchées automatiquement. Notre gouvernement libéral, mené par M. Carney, est minoritaire : il détient 170 sièges. Pour obtenir une majorité parlementaire, il en faudrait 172. Cela veut dire que M. Carney a besoin, au minimum, de l’appui d’au moins deux députés de l’opposition pour que son budget passe la rampe. C’est mince, vraiment mince.Pour s’y retrouver, voici la députation actuelle à la Chambre des communes :
Parti libéral : 170
Parti conservateur : 143
Bloc québécois : 22
Nouveau Parti démocratique : 7
Parti vert : 1
On voit tout de suite le problème, non? La marge d’erreur est inexistante.
L’opposition : personne ne veut y aller, vraiment?
credit : lemorning.ca (image IA)Le grand jeu politique est en cours, bien sûr. Les conservateurs et les bloquistes ont déjà annoncé la couleur : ils s’opposeront au budget. Pas de surprise de ce côté-là, c’est leur rôle, on dirait. La cheffe du Parti vert, Elizabeth May – la seule députée de son parti, faut-il le rappeler – a demandé des changements, insistant sur le fait que le budget ne contenait aucune mesure réelle pour lutter contre les changements climatiques. Elle a d’ailleurs clairement dit qu’elle s’opposait au plan financier dans son état actuel.Et le NPD, que font-ils? Mystère et boule de gomme. Les troupes néo-démocrates n’ont toujours pas officialisé leur vote, ce qui maintient le suspense. M. Carney, lui, ne compte rien modifier. Il a beau dire qu’il a rencontré tous les chefs de parti avant de déposer le budget et qu’il a pris leurs propositions en compte, ça n’a pas suffi à calmer le jeu, manifestement.
Des élections : la professeure dit non, absolument pas
Heureusement, pour ceux d’entre nous qui détestent les campagnes électorales prolongées, une voix experte vient tempérer la nervosité. Geneviève Tellier, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, a été catégorique : « On n’ira pas en élection demain [lundi] au Canada. »Pourquoi cette certitude? L’analyse est pragmatique. Simplement, aucun parti n’a vraiment intérêt à déclencher des élections en ce moment, et surtout pas le NPD. La professeure Tellier le souligne bien : le Nouveau Parti démocratique n’a ni chef attitré, ni plateforme électorale prête, et sans doute pas les ressources financières nécessaires pour se lancer dans une campagne d’envergure. Dans de telles circonstances, faire tomber le gouvernement serait un véritable suicide politique pour eux. C’est difficile de blâmer l’opposition de faire preuve de prudence. Qui voudrait se présenter devant les électeurs dans ces conditions?
L’arme secrète du gouvernement : l’absence stratégique
credit : lemorning.ca (image IA)Mais alors, comment le budget peut-il être adopté si l’opposition refuse de voter en sa faveur? C’est là qu’entre en jeu la mécanique des votes de confiance en Chambre. C’est un peu tordu, je vous l’accorde, mais c’est efficace. Mme Tellier anticipe que des députés de l’opposition vont tout simplement choisir de s’absenter ou de s’abstenir lors du vote. Pourquoi? Parce que, lors d’un vote de confiance, seul le nombre de votes des personnes présentes à la Chambre compte, et non la totalité des 343 députés.Des absences stratégiques peuvent ainsi permettre au gouvernement minoritaire de survivre. Dans le cas précis du vote de lundi, quatre petites absences ou abstentions de la part de l’opposition suffiraient techniquement pour que le budget passe sans encombre. L’histoire se répète, puisque c’est une tactique que l’on a déjà observée lors d’autres votes de confiance périlleux.
Déjà deux chicanes évitées de justesse
Ce n’est pas la première fois que le gouvernement Carney joue à ce jeu dangereux. Dans les jours qui ont suivi le dépôt de son budget, il a déjà survécu à deux autres votes de confiance. C’était un prélude plutôt tendu.Le premier vote venait des conservateurs, qui avaient déposé une motion arguant que les mesures budgétaires ne rendraient pas la vie des Canadiens plus abordable, se focalisant sur l’abolition de la tarification industrielle du carbone, chère à Pierre Poilievre. Malgré l’unanimité idéologique, quatre députés du caucus conservateur (sur 143) ont choisi de s’abstenir, sauvant in extremis le gouvernement. D’ailleurs, avec le NPD et le Bloc historiquement opposés à enterrer la tarification carbone, le soutien à la motion conservatrice était déjà faible.
Le deuxième vote, lui, provenait du Bloc québécois. Ils qualifiaient le budget de « nuisible pour le Québec », fustigeant notamment l’absence de hausse de la pension de vieillesse pour les aînés de 65 à 74 ans – seule l’augmentation pour les 75 ans et plus était prévue. Seuls les 22 bloquistes, les 7 néo-démocrates et Elizabeth May ont appuyé ce sous-amendement. Le gouvernement a tenu bon, mais la pression monte à chaque fois.
Opération séduction libérale et le transfert de Chris d’Entremont
Pendant que le Parlement était en relâche cette semaine, l’équipe de Mark Carney n’a pas chômé, loin de là. L’objectif était clair : s’assurer une majorité, quoi qu’il en coûte, et ils ne se cachent pas de courtiser des élus de l’opposition. Oui, une vraie opération séduction pour convaincre des transfuges.Cette stratégie a d’ailleurs porté fruit : le député néo-écossais Chris d’Entremont a récemment fait le saut, quittant les conservateurs pour se rallier aux libéraux. Un gain crucial qui a fait passer le PLC de 169 à 170 sièges. De plus, Matt Jeneroux, un autre élu conservateur, a annoncé sa démission prochaine. Bien qu’il n’ait pas dit où il irait, des sources libérales confirment qu’il a fait partie des élus rencontrés par M. Carney dans le cadre de cette chasse aux transfuges. C’est la politique dans ce qu’elle a de plus intense, où chaque siège compte.
Ce que contient le fameux budget : les chiffres qui fâchent
Rappelons les points clés de ce budget controversé, présenté par le ministre des Finances François-Philippe Champagne le 4 novembre. Il table sur un déficit de 78,3 milliards de dollars, un chiffre faramineux qui en a fait sourciller plus d’un, surtout chez les conservateurs qui auraient préféré qu’il ne dépasse pas les 40 milliards.Le plan prévoit des investissements massifs, environ 280 milliards, destinés au logement, à la défense, aux infrastructures et à la stimulation de la compétitivité des entreprises canadiennes. Face à ces dépenses, des sacrifices s’imposent : le budget promet 60 milliards d’économies en dépenses gouvernementales sur cinq ans et, point très critiqué par le NPD, l’élimination de 40 000 postes dans la fonction publique. Le Bloc réclamait, comme on l’a vu, davantage de mesures sociales.
Quant aux changements climatiques, les critiques ont fusé, tant des groupes environnementalistes que des partis d’opposition, pour le nombre restreint de mesures spécifiques prévues dans ce budget.
Un gouvernement qui tient par un fil, mais qui tiendra
credit : lemorning.ca (image IA)En définitive, bien que le vote de confiance sur le budget Carney soit une épreuve de force majeure et que le gouvernement tienne, littéralement, par un fil, le scénario d’élections immédiates est hautement improbable. La survie libérale dépend moins d’un soutien inconditionnel que d’une manœuvre politique habile : les absences stratégiques de l’opposition et le travail intense des troupes de M. Carney pour recruter des transfuges.L’enjeu réel du vote n’est pas la chute du gouvernement, mais bien l’acceptation de ces investissements massifs (280 milliards) et du déficit de 78,3 milliards. Le gouvernement continuera, c’est probable, mais il le fera en s’appuyant sur une majorité technique, et non sur une adhésion réelle des autres partis aux orientations budgétaires.