Quand on entre dans sa maison de banlieue, on ne voit pas la révolutionnaire ; on voit d’abord la grand-mère. C’est la première chose qui frappe. En haut du petit escalier, il y a ce genre de tableau déco, vous savez, ceux qu’on trouve un peu partout, affichant des phrases mignonnes. Ici, ce sont les Règles chez grand-maman : se faire gâter, s’amuser, bisous et câlins à volonté. Difficile d’imaginer que cette dame de 78 ans, qui s’assoit sur une vieille chaise berçante, fut il y a 55 ans la seule femme impliquée dans le déclenchement d’un chapitre si troublant de notre histoire : la crise d’Octobre.Louise Lanctôt, mère de quatre enfants et grand-mère de dix, nous accueille pour raconter une histoire qu’elle essaie, semble-t-il, de terminer pour de bon. Celle qui, à 23 ans, pleine d’idéaux, décida d’enlever le diplomate britannique James Cross au nom du Front de libération du Québec (FLQ).
Le poids de 55 ans d’histoire : L’interrogatoire traumatisant
credit : lemorning.ca (image IA)Pourquoi revenir sur ces événements? Elle l’avoue elle-même : « Je n’ai pas fait la paix tout à fait avec la crise d’Octobre. » On sent une profonde blessure, une tentative acharnée de mettre fin au cauchemar. Son nouveau livre, intitulé sobrement L’interrogatoire, est en partie une quête de vérité et de documentation.Arrêtée début décembre 1970, elle a vécu un choc terrible lors de son interrogatoire à Westmount. L’agent James Bennett de la GRC lui a lâché sans détour : « Nous étions sous écoute 24 heures sur 24. » Imaginez l’effet que ça fait! Se rendre compte que la révolution, cet élan de jeunesse, était en fait surveillée, perdue d’avance. C’était traumatisant. C’est pour cela qu’elle persiste à demander au gouvernement fédéral de déclassifier les documents. Elle veut que toute la lumière soit faite sur les moyens utilisés pour contrer la mouvance felquiste en 1970, avant que sa mémoire ne « flanche », comme elle le dit.Ironiquement, au moment où nous écrivons ces lignes, la GRC n’a pas encore confirmé si la transcription de ce fameux interrogatoire existe toujours. Le poids du silence perdure, c’est fou.
Le Québec de 1970 : quand les francophones étaient du « cheap labor »
credit : lemorning.ca (image IA)Pour comprendre, il faut se remettre dans le contexte d’avant. Au début des années 1960, si vous étiez francophone, vous gagniez en moyenne 66 % du salaire d’un Québécois d’origine britannique. Les francophones étaient le « cheap labor », les anglophones les « boss ». C’est une injustice qui, naturellement, enflammait les jeunes. Ce n’est pas une excuse, mais c’est l’explication de cette colère qui montait.Deux moments ont été cruciaux. D’abord, la parution en 1968 de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières, un essai coup-de-poing qui comparait les Canadiens français aux populations colonisées. Puis, il y a eu le 27 mars 1970, lors de La nuit de la poésie, où Michèle Lalonde a lu Speak White. Louise Lanctôt était dans la salle. Elle se souvient : « Ce qui m’a réellement enflammée, c’est ce poème-là. » Le texte résumait toute la frustration coloniale. Enfin, le Lundi de la matraque (24 juin 1968), où la police « vargeait sur le monde » devant l’arrogance ostensible de Pierre Elliott Trudeau, tout juste élu.
La naissance d’un réseau : idéaux et clandestinité
credit : lemorning.ca (image IA)C’est dans le « panier à salade » ce 24 juin 1968 que Paul Rose, ouvrier sensible aux injustices, croise Jacques Lanctôt, le frère de Louise, chauffeur de taxi fasciné par les révolutionnaires urbains comme les Tupamaros. C’est là que le réseau Lanctôt-Rose prend forme. Tous ces jeunes, Louise incluse (la blonde de Jacques Cossette-Trudel), s’unissent pour la cause, partageant l’idée qu’il fallait absolument passer à l’action. Jacques Lanctôt, déjà rodé, avait même fait de la prison pour des attentats au nom du FLQ.Étaient-ils prêts pour le grand coup? À l’époque, ils s’inspiraient de modèles de guérilla urbaine qui utilisaient l’enlèvement pour secouer l’ordre établi. Mais l’idéalisme, c’est une chose. La réalité du terrorisme, c’en est une autre. Et cette réalité a rapidement divisé le groupe.
Le divorce fatal : la « Yoko Ono » du FLQ
credit : lemorning.ca (image IA)L’union ne dure pas. La scission, Louise Lanctôt la porte encore sur ses épaules, visiblement. Elle raconte, avec une amertume persistante, que « On m’en a toujours voulu » d’avoir brisé l’amitié entre les gars. La question décisive arrive un jour de septembre 1970 : Faut-il commettre un enlèvement? La pression était forte, car un mystérieux commanditaire avait remis 30 000 dollars (environ 230 000 $ aujourd’hui) à Louise, à condition qu’ils s’engagent fermement à kidnapper quelqu’un. Elle s’était portée garante de cet argent issu d’un vol de caisse populaire.Lors de la réunion rue Armstrong, la tension était palpable. Louise Lanctôt, dans un mouvement d’impatience, demande un vote immédiat : « Je veux qu’on vote pour savoir qui veut faire l’enlèvement tout de suite. » Paul Rose et son groupe ont voté contre, trouvant cela précipité. Mais le groupe de Jacques Lanctôt (avec Louise, Cossette-Trudel, Carbonneau et Yves Langlois) a voté pour.Ce fut la division fatale, donnant naissance à la cellule Libération (enlèvement de Cross) et à la cellule Chénier (enlèvement de Laporte). Elle sourit lorsque je lui dis qu’elle est en quelque sorte la Yoko Ono du FLQ, celle qu’on a accusée d’avoir fait éclater le groupe. Mais le blâme est lourd. « C’est moi la méchante », dit-elle, se souvenant des reproches internes d’avoir voulu aller trop vite.
Le basculement chaotique et la mort de Pierre Laporte
La cellule Libération passe à la clandestinité, se faisant passer pour des journalistes de Radio-Canada rue des Récollets. Le quotidien est absurde et dangereux. Ils sont désorganisés, nerveux. Louise raconte sa frustration de devoir jouer la « bonne femme de maison » (repas, lavage) malgré ses idéaux révolutionnaires. La surveillance policière est constante et se manifeste par des événements étranges (la dame qui veut ouvrir une garderie, le faux livreur de pizza après un coup de feu accidentel).Puis, le 5 octobre, c’est l’enlèvement de James Cross. La lecture du manifeste, le 8 octobre, est vécue comme une victoire et une grande joie. Mais l’euphorie est de courte durée. Le 10 octobre, l’impensable se produit : la cellule Chénier enlève Pierre Laporte. Louise et son groupe sont abasourdis. Ils n’étaient pas au courant. Pour elle, Paul Rose a cherché à « prendre le lead » et à éclipser leur action. Cette division s’est transformée en un sillon si grand qu’il existe encore aujourd’hui.Le chaos s’installe. La Loi sur les mesures de guerre est adoptée, l’armée débarque. Des centaines de militants sont incarcérés sans motif. Puis, la nouvelle terrible : Pierre Laporte meurt en détention. Pour Louise Lanctôt, la mort de l’otage fut une « catastrophe pour la libération du Québec », une fin tragique qui tua l’âme de son ex-mari, Jacques Cossette-Trudel.
Un deuil inachevé et une solitude amère
Cinquante-cinq ans plus tard, si les felquistes comme Paul Rose et Francis Simard ont assumé la responsabilité de la mort du ministre Laporte, le récit de Louise Lanctôt reste acerbe. Elle cherche toujours les détails qui n’ont jamais été révélés, comme si elle espérait que l’histoire trouve enfin une cohérence, ou du moins une fin propre.Ce qui est peut-être le plus marquant, c’est cette solitude. Hormis Jacques Cossette-Trudel, elle n’a jamais reparlé aux autres membres. « On ne s’est jamais bien entendu de toute façon. J’étais une petite bourgeoise, une intellectuelle, je leur tombais sur les nerfs. » Visiblement, ces personnages et ces événements la hantent encore. Elle confie avoir fait des cauchemars en écrivant son livre. C’est dire à quel point « en finir avec octobre » reste une tâche douloureuse et inachevée, même dans la sérénité de sa maison de grand-maman. L’interrogatoire, publié aux Éditions Le Scriptorium, ne sera pas, j’imagine, le dernier mot sur cette sombre période.