La Convention de la Baie-James: Le projet du siècle qui a tout changé pour les Cris et les Inuit

La Convention de la Baie-James: Le projet du siècle qui a tout changé pour les Cris et les Inuit credit : lemorning.ca (image IA)

Le rêve de Bourassa et l’ambition démesurée

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C’était en avril 1971. Robert Bourassa, le premier ministre d’alors, lance ce qu’il appelle fièrement le « projet du siècle ». Franchement, l’idée était audacieuse, pour ne pas dire folle : exploiter l’énorme potentiel hydroélectrique du Nord québécois pour relancer l’économie de la province. On parlait d’une soif d’électricité grandissante, évidemment, mais surtout d’un pari sur l’avenir.

L’ampleur de ce chantier dépassait tout ce qu’on avait vu. Imaginez : on prévoyait plus de 40 ans de travaux, onze centrales au total, dont huit rien que sur la majestueuse rivière La Grande. C’était colossal! On prévoyait même de détourner trois cours d’eau – les rivières Eastmain, Opinaca et Caniapiscau – pour alimenter ces bassins artificiels. Il fallait envoyer l’équivalent d’une petite ville, ingénieurs, cuisiniers, conducteurs d’engins… sauf qu’il n’y avait pas de route. Bref, tout ça pour dire que l’enthousiasme était palpable à Québec. Mais un détail, et pas des moindres, avait été purement et simplement omis.

L’oubli fatal : le choc dans le nord

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Qu’est-ce qu’ils avaient oublié? Eh bien, de consulter les gens qui y vivaient depuis toujours. Les Cris et les Inuit, dont le territoire allait être complètement chamboulé par cette intervention industrielle sans précédent, n’avaient pas eu leur mot à dire. C’est difficile à croire aujourd’hui, mais c’est la réalité de l’époque. Comment peut-on lancer un projet de cette envergure sans même un coup de fil?

Charlie Watt, ancien négociateur et chef politique inuit, se souvient très bien de ce moment. Il était à Kuujjuaq. Une tasse de thé à la main, il observait la rivière Koksoak, pensant aux saumons. Il l’a appris par hasard, au bureau de poste, par le bouche-à-oreille. L’annonce du « projet du siècle » ne s’est pas rendue directement dans les communautés. Ce fut un véritable choc. Lui et d’autres voyaient immédiatement cela comme une menace pure et simple pour leur mode de vie. Sa première idée, il l’admet, était de « bloquer le projet. »

Un contexte social lourd et des plaies vives

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Il faut se remettre dans le contexte des années 1970. La méfiance envers les autorités était déjà énorme. On n’était pas encore remis de la sédentarisation forcée et, surtout, de l’abattage des chiens de traîneau quelques années plus tôt. Ces événements avaient laissé des cicatrices profondes dans toute une génération. En plus, les services gouvernementaux ? Quasi inexistants.

« Pour dire la vérité, nous n’avions rien à l’époque. Une petite école et une clinique, » raconte Charlie Watt. Les maisons, souvent trop petites, étaient installées sans égards. Et puis il y avait cette chose terrible : les numéros. « On avait tous un dog tag. 8820. C’était mon numéro d’esquimau, » révèle l’ancien sénateur, réalisant rétrospectivement à quel point cette situation était loin d’être normale. C’est dans cette atmosphère de méfiance et de manque de représentation qu’il a fondé l’Association des Inuit du Nord-du-Québec. Il savait que le développement allait arriver, mais il voulait s’assurer que les Inuit ne manqueraient pas le bateau.

La résistance crie : défendre le territoire de trappe

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Du côté des Cris, la réaction était similaire. Roderick Pachano, ancien chef de Chisasibi et négociateur, se souvient de l’incompréhension totale. Les réservoirs allaient inonder des zones de trappe, des terres utilisées depuis des générations par des familles pour vivre. « Quand j’étais sur le territoire, je n’avais jamais vu quelqu’un du gouvernement. Comment pouvaient-ils affirmer que c’était à eux, tout d’un coup? » C’est une question légitime, je trouve, pleine de bon sens.

Pour eux, le projet était une menace directe, existentielle. Ce n’était pas juste de l’électricité; c’était la destruction de leur source de nourriture, de leurs médicaments, de tout leur mode de vie. Les chefs de l’époque, notamment Billy Diamond et Robert Kanatewat, ont porté cette féroce revendication jusqu’à Québec. C’était le début d’un combat acharné pour un territoire qui, paradoxalement, leur avait toujours appartenu.

L’affront des sept minutes et le tournant judiciaire

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La tension était à son comble. Charlie Watt se rappelle d’une rencontre avec Bourassa peu après l’annonce du projet. En tant que président de l’Association des Inuit, il devait défendre les Nunavimmiut. Une réunion est organisée. Les Autochtones voulaient parler des risques environnementaux. Et devinez quoi? Ça n’a duré que sept minutes. Un aîné, amené spécialement du village de Kangirsuk, n’a même pas eu la chance de s’exprimer. « L’idée du premier ministre était déjà faite. Il a claqué la porte, » déplore Watt. Ça illustre bien le rapport de force disproportionné qu’il y avait alors.

Face à ce mur, que faire? Les Cris, les Inuit, épaulés par l’Association des Indiens du Québec (AIQ), ont pris la voie des tribunaux. Et ils ont gagné! Le 15 novembre 1973, le juge Albert Malouf a rendu un jugement historique : arrêt immédiat des travaux et obligation de négocier. Même si la Cour d’appel a rapidement infirmé cette décision, le signal était clair. Bourassa, malgré tout, a dû se résoudre à entamer des négociations début 1974.

Les négociations ardues et l’accord inédit

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Les pourparlers ont été longs, vraiment longs. Plus d’un an d’âpres discussions. Petit aparté : l’Association des Indiens du Québec s’est retirée assez vite, car elle voulait négocier pour l’ensemble des Autochtones de la province, ce qui a créé des tensions. Les Cris et les Inuit ont donc continué seuls. Je suppose que c’est souvent comme ça en politique : l’unité est un défi, même face à un adversaire commun.

Finalement, l’entente fut scellée. La Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) a été signée le 11 novembre 1975. Ce document, 450 pages réparties sur 30 chapitres, réorganisait juridiquement tout le développement futur du territoire. C’était une première moderne au Canada!

Le prix de la terre, le gain de l’autonomie

L’accord est paradoxal, c’est le moins qu’on puisse dire. Le chapitre deux stipulait un abandon « à perpétuité » des droits et revendications territoriales des Cris et des Inuit. Ils ne conservaient qu’environ 1,3 % du gigantesque territoire couvert par la CBJNQ, près des communautés. En échange, Québec avait le champ libre pour construire les barrages.

Mais, et c’est là que réside la concession historique, les Autochtones obtenaient des pouvoirs considérables en retour. Une forme d’autonomie inédite : gestion de l’éducation, de la santé, et du développement économique dans leurs communautés. Ils ont aussi négocié des droits exclusifs de chasse et de pêche. Côté finances, ils ont reçu une compensation totale de 225 millions de dollars à la signature, somme qu’ils ont choisi de gérer eux-mêmes, via la Société Makivvik pour les Inuit et le Grand Conseil des Cris. Roderick Pachano était très fier de cette autonomie financière : « Je ne sais pas quelle aurait été notre situation si le gouvernement en avait eu le contrôle. » Ces fonds ont notamment donné naissance à des entreprises puissantes comme Air Inuit et Air Creebec.

Conclusion : Un héritage ambivalent qui divise encore

Cinquante ans plus tard, la CBJNQ est un traité qui a fondamentalement changé la donne, mais qui suscite encore des émotions mitigées. Charlie Watt, par exemple, garde un souvenir ambivalent. Selon lui, elle n’a pas permis l’émancipation économique complète qu’il espérait.

L’accord a aussi profondément divisé les communautés inuit : trois d’entre elles (Puvirnituq, Salluit et Ivujivik) ont même rejeté la validité de la convention, étant farouchement opposées à l’idée même d’abandonner des revendications territoriales. Malgré cela, la Convention de la Baie-James reste la première entente moderne sur des revendications territoriales au pays. Un traité qui a ouvert la voie à l’autonomie, certes, mais qui a aussi forcé l’abandon d’une partie irremplaçable du territoire. La tâche titanesque de mettre en œuvre ce traité et de gérer les impacts environnementaux n’était, finalement, qu’à ses débuts.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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