La Convention de la Baie-James: Le projet du siècle qui a tout changé pour les Cris et les Inuit
Simon Kabbaj - 2025-11-10 16:17
credit : lemorning.ca (image IA)
Le rêve de Bourassa et l’ambition démesurée

L’ampleur de ce chantier dépassait tout ce qu’on avait vu. Imaginez : on prévoyait plus de 40 ans de travaux, onze centrales au total, dont huit rien que sur la majestueuse rivière La Grande. C’était colossal! On prévoyait même de détourner trois cours d’eau – les rivières Eastmain, Opinaca et Caniapiscau – pour alimenter ces bassins artificiels. Il fallait envoyer l’équivalent d’une petite ville, ingénieurs, cuisiniers, conducteurs d’engins… sauf qu’il n’y avait pas de route. Bref, tout ça pour dire que l’enthousiasme était palpable à Québec. Mais un détail, et pas des moindres, avait été purement et simplement omis.
L’oubli fatal : le choc dans le nord

Charlie Watt, ancien négociateur et chef politique inuit, se souvient très bien de ce moment. Il était à Kuujjuaq. Une tasse de thé à la main, il observait la rivière Koksoak, pensant aux saumons. Il l’a appris par hasard, au bureau de poste, par le bouche-à-oreille. L’annonce du « projet du siècle » ne s’est pas rendue directement dans les communautés. Ce fut un véritable choc. Lui et d’autres voyaient immédiatement cela comme une menace pure et simple pour leur mode de vie. Sa première idée, il l’admet, était de « bloquer le projet. »
Un contexte social lourd et des plaies vives

« Pour dire la vérité, nous n’avions rien à l’époque. Une petite école et une clinique, » raconte Charlie Watt. Les maisons, souvent trop petites, étaient installées sans égards. Et puis il y avait cette chose terrible : les numéros. « On avait tous un dog tag. 8820. C’était mon numéro d’esquimau, » révèle l’ancien sénateur, réalisant rétrospectivement à quel point cette situation était loin d’être normale. C’est dans cette atmosphère de méfiance et de manque de représentation qu’il a fondé l’Association des Inuit du Nord-du-Québec. Il savait que le développement allait arriver, mais il voulait s’assurer que les Inuit ne manqueraient pas le bateau.
La résistance crie : défendre le territoire de trappe

Pour eux, le projet était une menace directe, existentielle. Ce n’était pas juste de l’électricité; c’était la destruction de leur source de nourriture, de leurs médicaments, de tout leur mode de vie. Les chefs de l’époque, notamment Billy Diamond et Robert Kanatewat, ont porté cette féroce revendication jusqu’à Québec. C’était le début d’un combat acharné pour un territoire qui, paradoxalement, leur avait toujours appartenu.
L’affront des sept minutes et le tournant judiciaire

Face à ce mur, que faire? Les Cris, les Inuit, épaulés par l’Association des Indiens du Québec (AIQ), ont pris la voie des tribunaux. Et ils ont gagné! Le 15 novembre 1973, le juge Albert Malouf a rendu un jugement historique : arrêt immédiat des travaux et obligation de négocier. Même si la Cour d’appel a rapidement infirmé cette décision, le signal était clair. Bourassa, malgré tout, a dû se résoudre à entamer des négociations début 1974.
Les négociations ardues et l’accord inédit

Finalement, l’entente fut scellée. La Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) a été signée le 11 novembre 1975. Ce document, 450 pages réparties sur 30 chapitres, réorganisait juridiquement tout le développement futur du territoire. C’était une première moderne au Canada!
Le prix de la terre, le gain de l’autonomie
Mais, et c’est là que réside la concession historique, les Autochtones obtenaient des pouvoirs considérables en retour. Une forme d’autonomie inédite : gestion de l’éducation, de la santé, et du développement économique dans leurs communautés. Ils ont aussi négocié des droits exclusifs de chasse et de pêche. Côté finances, ils ont reçu une compensation totale de 225 millions de dollars à la signature, somme qu’ils ont choisi de gérer eux-mêmes, via la Société Makivvik pour les Inuit et le Grand Conseil des Cris. Roderick Pachano était très fier de cette autonomie financière : « Je ne sais pas quelle aurait été notre situation si le gouvernement en avait eu le contrôle. » Ces fonds ont notamment donné naissance à des entreprises puissantes comme Air Inuit et Air Creebec.
Conclusion : Un héritage ambivalent qui divise encore
L’accord a aussi profondément divisé les communautés inuit : trois d’entre elles (Puvirnituq, Salluit et Ivujivik) ont même rejeté la validité de la convention, étant farouchement opposées à l’idée même d’abandonner des revendications territoriales. Malgré cela, la Convention de la Baie-James reste la première entente moderne sur des revendications territoriales au pays. Un traité qui a ouvert la voie à l’autonomie, certes, mais qui a aussi forcé l’abandon d’une partie irremplaçable du territoire. La tâche titanesque de mettre en œuvre ce traité et de gérer les impacts environnementaux n’était, finalement, qu’à ses débuts.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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