Il y a dix ans, le 12 décembre 2015, nous assistions à un moment vraiment incroyable à Paris, lors de la COP21. Je m’en souviens très bien, j’étais là pour couvrir ça. Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a levé son maillet, l’a cogné légèrement sur le socle et a lâché cette phrase devenue célèbre : « C’est un petit coup de marteau, mais je pense qu’il peut faire de grandes choses. »Ce jour-là, l’Accord de Paris était adopté, non sans mal, croyez-moi. Peu de gens sur place y croyaient vraiment, vu la forte opposition de certains pays. Pourtant, ce fut la naissance du tout premier accord universel sur le climat. Son objectif, que l’on ne doit jamais oublier, était d’essayer de limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 degrés Celsius, et idéalement, de se battre pour ne pas dépasser 1,5 degré.Dix ans plus tard, alors que la COP30 démarre au Brésil, on se pose forcément la question : à quoi a servi cet accord? La réponse tient en trois mots : essentielle, utile… mais malheureusement insuffisante.
La victoire improbable du multilatéralisme
credit : lemorning.ca (image IA)Franchement, cet événement reste l’un des plus grands exploits de la diplomatie mondiale. Pensez-y un instant : 195 pays sur 198 ont non seulement signé l’accord, mais l’ont ensuite ratifié dans leurs propres Parlements. C’est colossal.Imaginez la complexité du dossier! Ce n’est pas juste une question d’écologie, c’est un mélange de finance internationale, d’aide aux pays les plus pauvres, de transfert de technologie, du calcul du poids historique des grands pollueurs, et même de l’adaptation des agriculteurs. Tout est imbriqué. Tout ça pour régler un problème fondamental : comment changer nos économies et, plus difficile encore, comment convaincre les gens de modifier leur mode de vie.Le seul fait d’avoir réussi à réunir des nations minées par la pauvreté, d’autres déchirées par la guerre, des dictatures, des pays criblés de dettes ou, au contraire, ceux qui vivent de l’exploitation pétrolière… C’est une union d’intérêts tellement divergents qu’on se demande encore comment cela a tenu. Rien que pour cette union improbable, l’Accord de Paris mérite toute notre attention. C’est une victoire pour la coopération internationale.
Où en serions-nous sans cet accord?
credit : lemorning.ca (image IA)Bon, après avoir célébré la diplomatie, soyons honnêtes : est-ce que cet accord a sauvé le climat? Bien sûr que non. Les émissions continuent d’augmenter. Le fameux seuil de 1,5 degré, l’objectif le plus ambitieux, est inévitablement en voie d’être dépassé, temporairement ou non. C’est ce que confirme malheureusement le chef des Nations unies, António Guterres, et un récent rapport du PNUE.Alors, à quoi bon? Est-ce un accord inutile? Surtout pas. Il faut s’éloigner de cette vision simpliste que rien n’a bougé. Chaque fois qu’on me dit cela, je pose toujours la même question : à quoi ressemblerait le monde sans l’Accord de Paris? Et c’est là que les chiffres deviennent éloquents, et même un peu effrayants.Avant 2015, les modèles climatiques prévoyaient un réchauffement catastrophique de 4 degrés Celsius d’ici la fin du siècle. Un seuil qui fait, je crois, vraiment peur aux scientifiques. Aujourd’hui, si les États tiennent leurs promesses actuelles – et c’est un grand « si » – la planète se dirige plutôt vers un réchauffement de 2,3 à 2,5 degrés. C’est encore trop, beaucoup trop. Mais 2,3 degrés, c’est tout de même nettement mieux que 4. C’est un progrès notable, même si insuffisant.
Il y a aussi le ralentissement des GES : leur croissance annuelle a été divisée par cinq depuis Paris, augmentant d’à peine 1 % depuis 2015, contre 18 % la décennie précédente. Ça montre bien qu’il y a eu un changement de vitesse.
Comment le moteur non contraignant fonctionne
credit : lemorning.ca (image IA)Ce qui est étonnant, c’est que l’Accord de Paris n’est pas juridiquement contraignant. Les pays ne sont pas obligés de réduire leurs émissions. C’est la finesse de l’accord qui force la main, en quelque sorte. L’économiste Laurence Tubiana, véritable architecte de l’accord, a conçu un modèle ingénieux.Même sans contrainte légale, les signataires doivent remettre chaque année à l’ONU un inventaire de leurs émissions et soumettre, tous les cinq ans, une cible renforcée. Cette obligation de se mesurer les uns par rapport aux autres, de se comparer, a créé une pression morale formidable. Qu’ils veuillent soigner leur réputation ou juste faire bonne figure, le résultat est là : cela a forcé les pays à mettre en place des programmes climatiques nationaux.L’Accord a agi comme un catalyseur. Il a diffusé l’idée de la décarbonation partout. En dix ans, plus de 140 pays ont désormais un programme pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 ou 2070. Ce n’est pas rien. Cette impulsion a percolé bien au-delà des gouvernements : elle a atteint les villes, les entreprises, les citoyens. Le débat est devenu concret, compréhensible.
L’explosion des investissements dans les énergies propres
credit : lemorning.ca (image IA)L’un des plus grands succès de l’Accord, c’est d’avoir déplacé le débat sur le terrain économique. Dès lors que la décarbonation est devenue la norme discutée, l’investissement a suivi. On a vu une croissance des investissements dans les énergies renouvelables à un rythme que personne n’avait osé imaginer. C’est le concret qui parle.Tenez, pour la première fois dans l’histoire, au premier trimestre de 2025 (on est déjà là!), l’électricité produite par le solaire et l’éolien a dépassé celle générée par le charbon. C’est un tournant majeur. En 2024, les renouvelables fournissaient plus de 40 % de l’électricité mondiale, et les investissements dans ce secteur étaient deux fois plus importants que ceux dédiés aux combustibles fossiles. On a mis le pied sur l’accélérateur, enfin.
Conclusion : la route est longue, et les défis sont immenses
credit : lemorning.ca (image IA)Malgré toutes ces avancées que l’on vient de voir – le ralentissement de la croissance des GES, l’explosion des renouvelables – on ne peut pas cacher la réalité : tout ça est insuffisant. Le problème climatique semble même reculer dans les priorités de certains gouvernements, ça, c’est très inquiétant.À l’ouverture de la COP30, l’ONU nous donne un constat brutal : les cibles actuelles mèneraient à une réduction de 12 à 15 % des émissions d’ici 2035. Or, pour atteindre le seuil critique de 1,5 degré, les experts disent qu’il faudrait une réduction de… 60 %. Le fossé est gigantesque, n’est-ce pas?Et puis, il y a ce paradoxe agaçant : les renouvelables se développent, oui, mais trop souvent elles s’ajoutent aux énergies fossiles au lieu de les remplacer. La production de pétrole et de gaz ne diminue pas encore vraiment. Et même si on s’est engagé à la COP28 à une « transition hors des énergies fossiles », aucun pays n’a chiffré concrètement ses objectifs de sortie.
Avec l’instabilité géopolitique, les guerres commerciales, et ce fameux vent anti-climat qui souffle de l’administration Trump (si elle revient), le contexte est franchement difficile. Est-ce que ça va sonner le glas de l’Accord de Paris? Probablement pas, car la décarbonation est désormais un ingrédient stratégique pour la santé économique. Un autre scénario est possible : celui d’une alliance entre la Chine, l’Europe (qui veut se passer des fossiles importés), et des puissances émergentes comme le Brésil, qui se battent pour les forêts. Car, au fond, si l’Accord de Paris déplaît à certains, une chose est sûre : il profite à tout le monde.